D'où viennent les chiffres nutritionnels, et pourquoi ils ne concordent pas

Une amande, deux tables officielles, 87 % d'écart annoncé sur les glucides. Aucune des deux ne s'est trompée.

› 1. Une amande, deux chiffres

Prenez une amande grillée non salée. Cherchez ses glucides dans la table officielle française, puis dans la table officielle américaine. Vous ne trouverez pas le même nombre.

L'écart peut atteindre 87 % selon les entrées comparées. Sur un aliment aussi simple qu'une amande, sans recette, sans marque, sans transformation. Deux organismes publics, deux laboratoires, deux réponses.

La tentation est de conclure que l'un des deux se trompe. C'est faux, et la vraie explication est plus intéressante : ils ne comptent pas la même chose, et ils le disent tous les deux très clairement. Encore faut-il lire leur documentation, ce que personne ne fait.

Cet article explique ce qui se passe réellement quand vous lisez un chiffre nutritionnel, quel qu'en soit la source.

› 2. Il n'existe pas de base mondiale

Première surprise : il n'y a pas de table de référence internationale. Chaque pays compile la sienne, avec ses propres échantillons, ses propres laboratoires et ses propres priorités.

PaysTable de composition
FranceCIQUAL, publiée par l'ANSES
États-UnisFoodData Central, publiée par l'USDA
Allemagne, AutricheBLS, Bundeslebensmittelschlüssel
Royaume-Uni, IrlandeCoFID, McCance & Widdowson
EspagneBEDCA
ItalieCREA
Pays-BasNEVO
DanemarkFrida
SuèdeLivsmedelsdatabasen
FinlandeFineli
SuisseSwiss Food Composition Database

Un réseau, EuroFIR, les rassemble en un point d'entrée unique pour que les chercheurs n'aient pas à en interroger quarante séparément. Il en catalogue 32 européennes, et une douzaine d'autres : États-Unis, Canada, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Maroc, Tunisie.

Le malentendu à éviter

EuroFIR est un catalogue, pas un législateur. Il rassemble les tables, il ne leur impose rien. C'est pourquoi l'USDA y figure à côté de CIQUAL sans que cela veuille dire qu'elles comptent pareil.

› 3. En Europe, c'est l'étiquette qui est commune

On lit souvent que les pays européens suivent les mêmes règles. C'est vrai, mais pas au niveau qu'on croit.

Ce qui est commun, c'est l'étiquette, pas la table. Le règlement UE 1169/2011 impose au fabricant, dans les vingt-sept pays de l'Union comme au Royaume-Uni qui l'a conservé après le Brexit, une méthode de calcul unique. Un paquet vendu à Berlin, Madrid ou Paris affiche donc ses chiffres selon exactement les mêmes conventions.

Les tables nationales, elles, font ce qu'elles veulent. Et certaines s'en écartent délibérément.

La britannique CoFID en est le meilleur exemple. Sa documentation dit noir sur blanc que l'étiquetage exige de multiplier l'azote par 6,25 pour tout aliment, alors que des facteurs plus spécifiques ont été utilisés dans CoFID. Autrement dit : la table scientifique britannique ne calcule pas comme les paquets britanniques, et elle l'assume.

Ce qu'il faut en tirer

Une table de composition sert la recherche et les diététiciens. Une étiquette sert le consommateur. Ce ne sont pas les mêmes objets, et rien n'oblige la première à calculer comme la seconde.

› 4. Trois règles de comptage qui diffèrent

Trois désaccords suffisent à expliquer l'essentiel des écarts entre l'Europe et les États-Unis. Aucun n'est une erreur, tous sont documentés.

Les fibres sont-elles des glucides ?

En Europe, non. Le chiffre « glucides » exclut les fibres, qui sont déclarées à part. Aux États-Unis, oui : la ligne s'appelle Carbohydrate, by difference et les fibres sont dedans.

Cette seule différence suffit à créer un écart énorme sur un aliment fibreux. Des lentilles cuites passent de 14,5 g de glucides à 22,4 g, sans qu'une seule molécule ait changé.

Et ce n'est pas un partage entre deux camps d'égale importance. Les fibres à part sont la norme internationale : les directives du Codex Alimentarius imposent de déclarer les « glucides assimilables, c'est-à-dire les glucides alimentaires à l'exclusion des fibres alimentaires ». La plupart des pays l'adoptent par défaut, faute d'écrire leur propre règle.

Fibres hors des glucidesFibres dans les glucides
Norme Codex, par défautÉtats-Unis
Europe, Royaume-Uni, SuisseCanada
Australie, Nouvelle-Zélande
Mexique, Brésil
Sénégal, Afrique de l'Ouest

Le Brésil offre au passage la meilleure illustration du piège. Son étiquette affiche des carboidratos totais, glucides « totaux », et sa réglementation exclut pourtant explicitement les fibres de ce total. Le mot dit une chose, la définition dit le contraire.

Le vrai cadrage

Ce ne sont donc pas deux conventions régionales qui se font face, mais une norme internationale et une exception nord-américaine. Le Mexique, pourtant voisin, suit la première.

C'est de cette convention qu'est né le terme américain de glucides nets, net carbs : le total moins les fibres. Il n'existe qu'aux États-Unis, et pour une raison simple. L'étiquette y affiche le total, donc quiconque surveille ses glucides doit faire la soustraction lui-même. Le geste est si répandu qu'il figure en argument de vente sur les emballages. Un lecteur européen, lui, n'a jamais eu à l'apprendre : son étiquette lui donne déjà le net.

Ce que fait ce site

Nous affichons le total quand vous choisissez la référence américaine, puisque c'est ce que dit votre paquet. Mais les tableaux se trient toujours sur le glucide net, dans les deux conventions.

Sans cela le classement se retournerait : trié sur le total, l'avocat recule de 82 places, la graine de lin de 114, le soja de 268. Le total récompense mécaniquement les aliments pauvres en fibres, ce qui est l'inverse de ce que ces pages montrent. La convention change donc ce que vous lisez, pas ce que vous comparez.

Personne ne mesure les protéines

C'est le point le moins connu, et le plus déroutant. Aucun laboratoire ne pèse les protéines d'un aliment. On y dose l'azote total, puis on le multiplie par un facteur pour remonter à la protéine.

Le facteur historique est 6,25, qui suppose que toute protéine contient 16 % d'azote. C'est une moyenne. Jones a publié en 1931 des facteurs propres à chaque aliment pour corriger cette approximation, les fruits à coque par exemple contenant proportionnellement plus d'azote non protéique.

AlimentFacteur de Jones
Amande5,18
Autres fruits à coque5,30
Cacahuète5,46
Blé raffiné5,70
Soja5,71
Blé complet, avoine, orge5,83
Riz5,95
Viande, œuf, légume, fruit6,25
Lait et produits laitiers6,38

L'USDA applique ces facteurs. Le règlement européen impose 6,25 pour tout. Sur une amande, l'écart atteint donc 21 %, sur le seul choix du multiplicateur.

Trois quarts des aliments sont indifférents à ce choix, parce que leur facteur est justement 6,25. Ce sont les céréales, les oléagineux et les laitages qui bougent.

Une calorie, mais laquelle ?

L'Europe applique des coefficients uniformes : 4 kcal par gramme de glucide et de protéine, 9 pour le lipide, 2 pour la fibre, 3 pour les acides organiques. L'USDA emploie des coefficients propres à chaque aliment, qui tiennent compte de ce qui n'est pas digéré.

Pour l'amande, ces coefficients valent 3,47 pour la protéine, 8,37 pour le lipide et 4,07 pour le glucide. Ils reproduisent exactement le chiffre américain.

› 5. Retour à l'amande : trois causes, pas une

Reprenons notre amande grillée non salée, pour 100 g.

CIQUALUSDA
Glucides nets1010,1
Fibres13,510,9
Lipides5252,5
Protéines2621
Calories639598

Sur les glucides, les deux tables sont à 1 % l'une de l'autre. 10 contre 10,1. Il n'y a aucun désaccord entre elles sur ce point, une fois les fibres retirées des deux côtés.

Alors d'où venaient les 87 % ? De trois causes empilées, qu'on prend d'habitude pour une seule.

La première est le produit. Comparer une amande de marque à une amande générique, ce n'est pas comparer deux tables. Une amande de marque peut afficher moitié moins de glucides que le générique, et elle n'a pas tort pour autant : c'est un autre lot, un autre calibre, une autre analyse.

La deuxième est la convention. Les glucides américains incluent les fibres. Sur une amande, cela ajoute près de 11 g à un chiffre qui en vaut 10. Un doublement, pour rien.

La troisième est le dénominateur. Les glucides d'une amande sont un petit nombre. Un écart de 4,7 g pèse 87 % sur une base de 5,4, mais le même écart ne vaudrait que 10 % sur du pain blanc. Et comme le glucide américain est calculé par différence, à partir de l'eau, des protéines, des lipides et des cendres, toute imprécision sur ces derniers vient se loger dans le plus petit nombre de la ligne.

La vraie divergence est ailleurs

Là où les deux tables sont réellement en désaccord, c'est sur les protéines : 26 contre 21, soit 24 %. Et ce n'est pas du bruit, c'est le rapport exact entre 6,25 et le facteur de Jones de l'amande, 5,18.

› 6. Ce qu'il faut retenir

Un chiffre nutritionnel n'a de sens qu'avec sa règle de calcul. Comparer deux nombres sans savoir d'où ils viennent, c'est comparer deux distances sans savoir si elles sont en kilomètres ou en milles.

Un écart n'est pas une erreur. Avant de conclure qu'une source se trompe, il faut vérifier trois choses : est-ce le même produit, la même convention, le même dénominateur.

Les glucides et les lipides sont robustes, une fois les fibres remises du même côté. Les protéines et les calories le sont beaucoup moins, parce qu'elles dépendent de choix de conversion et non de mesures directes.

Et pour vous, en pratique : regardez de quel côté se range le pays où vous achetez. Si vous êtes aux États-Unis ou au Canada, vos glucides incluent les fibres. Partout ailleurs, ou presque, ils les excluent. C'est la raison pour laquelle ce site vous laisse choisir votre référence dans les préférences plutôt que d'en imposer une.

Sur ce site

Nos valeurs génériques viennent de l'USDA FoodData Central quand vous choisissez la référence américaine, et de CIQUAL quand vous choisissez l'européenne. Chaque aliment porte sa source.

Les produits de marque français, chocolats et glaces, gardent leurs valeurs françaises dans les deux cas : ce sont des produits français, ils n'existent dans aucune base américaine.

Sur les bases collaboratives, alimentées par les consommateurs eux-mêmes plutôt que par des laboratoires publics, voir notre article sur Open Food Facts. Et sur ce que le mot « saturé » recouvre réellement, Gras saturés : pourquoi le chiffre de l'étiquette ne dit presque rien.

Sources

Tables de composition : CIQUAL (ANSES, France) et FoodData Central (USDA, États-Unis).
Règles d'étiquetage européennes : règlement (UE) 1169/2011, annexes I et XIV.
Recensement des tables nationales : EuroFIR.
Facteurs de conversion azote-protéines : Jones, 1931, repris par la FAO.